Carnet de culture

“"Dites-moi, ma bonne tante, demanda M. de Guermantes à Mme de Villeparisis, qu’est-ce que ce monsieur assez bien de sa personne qui sortait comme j’entrais ? Je dois le connaître parce qu’il m’a fait un grand salut, mais je ne l’ai pas remis, vous savez, je suis brouillé avec les noms, ce qui est bien désagréable, dit-il d’un air de satisfaction.
- M. Legrandin.
- Ah ! mais Oriane a une cousine dont la mère, sauf erreur, est née Grandin. Je sais très bien, ce sont des Grandin de l’Éprevier.
- Non, répondit Mme de Villeparisis, cela n’a aucun rapport. Ceux-ci sont Grandin tout simplement, Grandin de rien du tout. Mais ils ne demandent qu’à l’être de tout ce que tu voudras. La soeur de celui-ci s’appelle Mme de Cambremer.
- Mais voyons, Basin, vous savez bien de qui ma tante veut parler, s’écria la duchesse avec indignation, c’est le frère de cette énorme herbivore que vous avez eu l’étrange idée d’envoyer venir me voir l’autre jour. Elle est restée une heure, j’ai pensé que je deviendrais folle. Mais j’ai commencé par croire que c’était elle qui l’était en voyant entrer chez moi une personne que je ne connaissais pas et qui avait l’air d’une vache. […]
“Je reconnais qu’elle n’a pas l’air d’une vache, car elle a l’air de plusieurs, s’écria Mme de Guermantes. Je vous jure que j’étais bien embarrassée voyant ce troupeau de vaches qui entrait en chapeau dans mon salon et qui me demandait comment j’allais. D’un côté j’avais envie de lui répondre : “Mais, troupeau de vaches, tu confonds, tu ne peux pas être en relations avec moi, puisque tu es un troupeau de vaches”, et d’autre part ayant cherché dans ma mémoire j’ai fini par croire que votre Cambremer était l’infante Dorothée qui avait dit qu’elle viendrait une fois et qui est assez bovine aussi, de sorte que j’ai failli dire Votre Altesse royale et parler à la troisième personne à un troupeau de vache. Elle a aussi le genre de gésier de la reine de Suède. Du reste cette attaque de vive force avait été préparée par un tir à distance, selon toutes les règles de l’art. Depuis je ne sais combien de temps j’étais bombardée de ses cartes, j’en trouvais partout, sur tous les meubles, comme des prospectus. J’ignorais le but de cette réclame. On ne voyait chez moi que “Marquis et Marquise de Cambremer” avec une adresse que je ne me rappelle pas et dont je suis d’ailleurs résolue à ne jamais me servir.”

—   Marcel PROUST, Le Côté de Guermantes, t. I, Paris, Gallimard, 1988, pp. 222-223
Antonio JOLI, Rome, A view of the Campo Vaccino
Niels MOELLER LUND, The Heart of the Empire, 1904
Charles GINNER, Leicester Square, 1912
Caesar van EVERDINGEN, Jupiter et Callisto, 1655
Alexander ROTHAUG, Enchanted
Edgar DEGAS, Madame Camus au piano, 1869
Eugen TAUBE, Winter Sun
Matthias GRÜNEWALD, St Dorothy with the Basket of Flowers, c. 1520
Ferdinand Jean LUIGINI, Guimet dans son musée, 1898